Isabelle Kaisergruber, femme sourde et bilingue

Entendre d’un regard, Récit d’une femme sourde, Isabelle Kaisergruber,(Editions l’Harmattan, 2017)


Ce « Récit d’une femme sourde », « issue de la culture entendante » (p.220) est à la fois une chronique, une autobiographie, et une réflexion
sur le « surpassement » de soi tel qu’il est défini dans l’avant-propos et qui «  réveille » chez les êtres humains  « des facultés hors norme jusque-là enfouies au plus profond de leur être, facultés qui leur donnent des forces extraordinaires pour vaincre leur handicap » (p.16).
L’auteur, sourde oralisante, revendiquant son «  appartenance incontestable au monde des Sourds » (p.219), propose un témoignage personnel
et une analyse de la méthode oraliste dont elle est une adepte convaincue, ce qui donne à cet ouvrage toute son originalité et sa vigueur.

D’un point de vue autobiographique , les vingt-huit chapitres rendent compte avec minutie des étapes de la vie de l’auteur, depuis « les premiers mois de ma vie » où le père est le narrateur (chapitre 2) jusqu’ à ces « Réflexions » conclusives (chapitre 28) où l’auteur formule l’espoir que son «  témoignage » sera utile et fera comprendre l’impérieuse nécessité d’un véritable travail collectif pour «  vaincre les principaux effets du handicap ».
Un des points frappants, est que le mot «  handicap », et sa réalité, ne sont jamais éludés dans les propos de l’auteur. Il n’y a, dans sa perception des choses, aucun déni ni de la situation, ni de l’ennemi à combattre, sans doute parce que les parents ont choisi de l’affronter comme tel, sans doute aussi parce qu’Isabelle Kaisergruber a reçu d’eux cette volonté admirable de lutter contre «  vents, courants et marées contraires » (p. 235).  Appréhender l’ennemi, certes, pour mieux l’affronter. Mais paradoxalement, elle met aussi en lumière tous les exercices, toutes les stratégies pour le dissimuler, l’objectif premier étant l’intégration dans la vie des entendants, à l’école, à l’université, dans la vie professionnelle : se fondre parmi les autres pour faire et être comme eux (chapitres «  Etudes, Maman sourde, Musique et danse, Voiles et croisières », etc.).

par Mireille Golaszewski

A suivre dans le numéro 847...

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Entretien entre Isabelle Kaisergruber (IK) et Mireille Golaszewski (MG)

Isabelle Kaisergruber est une nouvelle auteure sourde que Mireille Golaszewski a interviewée pour les lecteurs d’Echo- Magazine. Vous allez donc faire connaissance avec Isabelle et l’apprécier.

M.G. : Isabelle, comment communiquez-vous aujourd’hui, dans votre famille et à l’extérieur ?
I.K. : Avec mes trois filles, toujours par l'oral  puisque c'est leur langue maternelle ; quant à mes parents (et à mon frère avant qu’il ne nous quitte), pareil. J'oralise. Ma langue maternelle. C'est comme si l'oral est  gravé dans ma peau, tel un tatouage. On ne peut pas l’effacer. Il ne  faut pas oublier que j'ai caché la vérité à mes trois filles pendant des années (10 ans) : elles ne savaient pas que je suis bien sourde.  Ce fut  un moment délicat et douloureux pour elles quand elles l'ont su, un grand bouleversement, d’autant qu’elles étaient petites. En revanche, vers l'âge de 20 ans, les deux premières ont fait un stage de LSF de base, et  parfois elles  s’adressent à moi en signant, pour éviter à tout prix des malentendus comme « je veux » et « cheveux ». Quand j'aurai mes petits-enfants, elles accepteront que je communiquerai avec ceux, au mieux, à cause de ma baisse de vue. Quant à l’extérieur, ça dépend de qui. Des entendants, ou des sourds. J’aime l'oral comme j'aime la LSF. Quand l'une des deux ne fonctionne pas, j’utilise l'autre et je navigue ainsi de l'un de ces moyens de communication à l'autre...

par Mireille Golaszewski

A suivre dans le numéro 847...

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